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1 juillet Eastwood entre héritage et mutation du genreL'Homme des Hautes Plaines, de Clint Eastwood (1972)
Un mystérieux étranger arrive dans une ville du sud-ouest américain et se fait rapidement remarquer par ses exploits au pistolet. Les villageois lui proposent alors de devenir le nouvel ange-gardien de la ville, et sont prêts à tous les sacrifices pour se protéger des bandits qu'ils ont fait emprisonner quelques années plus tôt et qui s'apprêtent à revenir. Mais ont-ils vraiment affaire à un ange, et jusqu'où seront-ils capables de s'abaisser pour répondre aux caprices de cet être fantastique ?
1er juillet 2007
Et si le sherif du film Le Train Sifflera Trois Fois avait échoué ? Et s'il n'avait pas réussi à arrêter les bandits qui menaçaient sa ville ? Et si les habitants de cette ville, en plus d'être des lâches, avaient impunément laissé les bandits battre leur marshall à mort, sans jamais protester une seule seconde ? Et si tout ceci n'était qu'une sombre machination qui aurait causé la damnation de toute la ville ? C'est sur ces interrogations que le film de Clint Eastwood, premier western mais deuxième long-métrage dirigé par l'acteur-réalisateur, poses ses bases, rendant ainsi hommage au film de Fred Zinneman. Vingt ans après le film de ce dernier, les choses ne paraissent guère avoir changé au Far West, et l'intégrité morale des villageois semble entachée par un secret inavouable dissimulé dans leur obscur passé.
Pourtant, les règles du Western, elles, ont évolué depuis ses débuts, et l'Âge d'Or du Western incarné par John Wayne a depuis longtemps fait place à un western usé, sali, à l'image d'une amérique désabusée, dont le final du Train sifflera trois fois marque les prémices. Ce Western dit Crépusculaire, n'hésite pas à montrer l'atrocité et la violence de la mort, ainsi que la cruauté d'une humanité défaitiste. Fini les duels au soleil, où après le signal, le premier qui fait mouche a gagné. Maintenant les gunfights ont lieu à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, et celui qui s'en sort est souvent celui qui n'hésite pas à tirer dans le dos de son adversaire ou à utiliser n'importe quel autre ruse pour survivre. Ce courant, entammé en partie par les westerns italiens, semble avoir inspiré Eastwood pour réaliser L'Homme des Hautes Plaines. Mais si les trognes de certains personnages ne sont pas sans rappeler les films de Sergio Leone, la psychologie des personnages, plus fouillée, se réfère d'avantage à La Horde Sauvage de Sam Peckinpah. Dans un film comme dans l'autre, protagonnistes et antagonnistes sont des êtres torturés par leurs erreurs passées, et même les héros sont victimes de leurs sentiments, parfois au point d'y laisser leur peau dans un élan fataliste. Des sentiments qui torturaient d'ailleurs déjà le héros eastwoodien du film Pendez-les Haut et Court de Ted Post en 1972, et dont le besoin de vengeance, thème récurrent dans les westerns de Clint Eastwood, était déjà la clé. Une filiation que l'on peut donc suivre tout au long de la carrière de l'acteur-réalisateur, et qui laisse présumer que si le héros n'a pas toujours de nom, il n'en est pas pour autant un étranger.
Car le personnage joué par Clint, s'il est présenté comme un étranger, n'est pas non plus un inconnu dans cette bourgade, plutôt un être que tous ont délibérément oublié. Mais lui n'a rien oublié, et son arrivée dans la ville va marquer un bouleversement irréversible dans le style de vie comformiste de ses habitants. Le film va même au paroxysme de cette idée et Eastwood s'amuse alors avec les règles du Western, allant jusqu'à les brouiller au travers des actions d'un anti-héros qui n'hésite pas à tourner codes et personnages en ridicule, voire à les humilier, faisant de la ville son territoire de jeu. Mais pourquoi agit-il ainsi ? La réponse nous est peu à peu dévoilée au travers de flash-backs qui nous révèlent une part de ce secret que partagent l'étranger, les villageois et les bandits sur le retour. Le film prend alors une tournure plus fantastique, ne laissant transparaître aucun indice sur la réalité tangible de l'Etranger. S'agit-il d'un ange-gardien aux méthodes quelques peu extrêmes, d'un fantôme revenu d'entre les morts, ou d'un démon venu sur terre pour chercher les âmes pêcheresses du village tout entier ? Si la fin du film ne nous donne pas de véritable explication, la solution la plus plausible serait celle du fantôme. D'ailleurs, le traitement de l'apparition/disparition du héros n'est pas sans rappeler celui des personnages fantastiques dans les films du même genre. Ainsi arrive-t-il, des les premières secondes du film, dans une sorte de brûme de chaleur, lui conférant dès lors un côté intangible. Mais la preuve la plus évidente de son appartenance au surnaturel est sûrement l'utilisation du hors champs lors des deux confrontations du héros avec les bandits. N'apparaissant pratiquement jamais dans le champ - et si c'est le cas jamais entièrement dans le plan, sinon dans l'obscurité - Eastwood semble être partout et nulle part à la fois. Cette utilisation du hors-champ, fréquemment employé dans les films fantastiques depuis La Féline de Jacques tourneur à l'Alien de Ridley Scott, en fait le chasseur qui a l'avantage sur sa proie. Invisible, intouchable, il s'impose comme maître de la scène et de l'action. Et comme toujours au cinéma, celui qui maîtrisera le hors-champ sortira seul vainqueur du combat.
Ainsi l'Etranger entraîne-t-il ses proies dans un enfer dont la ville ravagée par le feu, peinte en rouge et rebaptisée "Hell" en sont les signes avant-coureurs. Le Fantôme des erreurs passées a maintenant étanché sa soif de vengeance, et la vérité nous est dévoilée dans un décor final apocalyptique. Le final, qui n'est pas sans faire penser à des scènes quasi-identiques dans les films de guerre, semble même annoncer les scènes finales d'Apocalypse Now de F.F. Coppola de 1979, ou encore du Full Metal Jacket de Stanley Kubrick réalisé en 1987. Ce qui permet de s'interroger sur la portée politique du film d'Eastwood. Il faut rappeler que L'Homme des Hautes Plaines sort sur les écrans en 1972, date à laquelle les Etats-Unis sont encore embourbés dans une guerre du Vietnam interminable. À travers ce western, ne peut-on pas voir une lecture métaphorique témoignant du traumatisme des milliers soldats envoyés au Vietnam pour servir de chair à canon dans une guerre perdue d'avance ? Les fantômes du passé revenus hanter les villageois, ne sont-ils pas une allégorie rappelant au peuple américain et à son gouvernement le sang qu'ils ont sur les mains, et sur lequel s'est bâtie la réputation de la nation américaine (du massacre des natifs américains aux guerres plus récentes et encore d'actualité), une nation qui s'est rendue coupable des pires exactions pour son profit personnel, et qui doit maintenant assumer ses actes et ses erreurs passées ? En ce sens, la fin du film appellerait les américains à faire le deuil de leurs démons antérieurs et à mettre un terme au conflit. À l'image d'un nom enfin gravé sur une tombe, il leur faudrait maintenant rendre hommage aux hommes tombés au combat, et sur les cendres de l'ancienne ville, de l'ancienne nation encore maculée du sang des innocents, en reconstruire une nouvelle, épurée de toutes souillures.
Si tant est que l'on puisse voir dans L'Homme des Hautes Plaines une lecture politique engagée de la part du réalisateur, il est certain qu'un film seul n'aura jamais décidé de la fin d'un conflit. Toujours est-il que le film de Clint Eastwood précède d'un an les accords de Paris appelant au retrait des troupes américaines, marquant ainsi la fin du plus grand fiasco des Etats-Unis. Simple western crépusculaire, essai fantastique ou encore film engagé, les lectures de L'Homme des Hautes Plaines sont multiples. Une chose est sûre cependant, c'est que ce film, par la qualité de son scénario et de sa réalisation, aura marqué son temps et en fait encore aujourd'hui l'un des chef-d'œuvres du genre.
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