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1 juillet Eastwood entre héritage et mutation du genreL'Homme des Hautes Plaines, de Clint Eastwood (1972)
Un mystérieux étranger arrive dans une ville du sud-ouest américain et se fait rapidement remarquer par ses exploits au pistolet. Les villageois lui proposent alors de devenir le nouvel ange-gardien de la ville, et sont prêts à tous les sacrifices pour se protéger des bandits qu'ils ont fait emprisonner quelques années plus tôt et qui s'apprêtent à revenir. Mais ont-ils vraiment affaire à un ange, et jusqu'où seront-ils capables de s'abaisser pour répondre aux caprices de cet être fantastique ?
1er juillet 2007
Et si le sherif du film Le Train Sifflera Trois Fois avait échoué ? Et s'il n'avait pas réussi à arrêter les bandits qui menaçaient sa ville ? Et si les habitants de cette ville, en plus d'être des lâches, avaient impunément laissé les bandits battre leur marshall à mort, sans jamais protester une seule seconde ? Et si tout ceci n'était qu'une sombre machination qui aurait causé la damnation de toute la ville ? C'est sur ces interrogations que le film de Clint Eastwood, premier western mais deuxième long-métrage dirigé par l'acteur-réalisateur, poses ses bases, rendant ainsi hommage au film de Fred Zinneman. Vingt ans après le film de ce dernier, les choses ne paraissent guère avoir changé au Far West, et l'intégrité morale des villageois semble entachée par un secret inavouable dissimulé dans leur obscur passé.
Pourtant, les règles du Western, elles, ont évolué depuis ses débuts, et l'Âge d'Or du Western incarné par John Wayne a depuis longtemps fait place à un western usé, sali, à l'image d'une amérique désabusée, dont le final du Train sifflera trois fois marque les prémices. Ce Western dit Crépusculaire, n'hésite pas à montrer l'atrocité et la violence de la mort, ainsi que la cruauté d'une humanité défaitiste. Fini les duels au soleil, où après le signal, le premier qui fait mouche a gagné. Maintenant les gunfights ont lieu à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, et celui qui s'en sort est souvent celui qui n'hésite pas à tirer dans le dos de son adversaire ou à utiliser n'importe quel autre ruse pour survivre. Ce courant, entammé en partie par les westerns italiens, semble avoir inspiré Eastwood pour réaliser L'Homme des Hautes Plaines. Mais si les trognes de certains personnages ne sont pas sans rappeler les films de Sergio Leone, la psychologie des personnages, plus fouillée, se réfère d'avantage à La Horde Sauvage de Sam Peckinpah. Dans un film comme dans l'autre, protagonnistes et antagonnistes sont des êtres torturés par leurs erreurs passées, et même les héros sont victimes de leurs sentiments, parfois au point d'y laisser leur peau dans un élan fataliste. Des sentiments qui torturaient d'ailleurs déjà le héros eastwoodien du film Pendez-les Haut et Court de Ted Post en 1972, et dont le besoin de vengeance, thème récurrent dans les westerns de Clint Eastwood, était déjà la clé. Une filiation que l'on peut donc suivre tout au long de la carrière de l'acteur-réalisateur, et qui laisse présumer que si le héros n'a pas toujours de nom, il n'en est pas pour autant un étranger.
Car le personnage joué par Clint, s'il est présenté comme un étranger, n'est pas non plus un inconnu dans cette bourgade, plutôt un être que tous ont délibérément oublié. Mais lui n'a rien oublié, et son arrivée dans la ville va marquer un bouleversement irréversible dans le style de vie comformiste de ses habitants. Le film va même au paroxysme de cette idée et Eastwood s'amuse alors avec les règles du Western, allant jusqu'à les brouiller au travers des actions d'un anti-héros qui n'hésite pas à tourner codes et personnages en ridicule, voire à les humilier, faisant de la ville son territoire de jeu. Mais pourquoi agit-il ainsi ? La réponse nous est peu à peu dévoilée au travers de flash-backs qui nous révèlent une part de ce secret que partagent l'étranger, les villageois et les bandits sur le retour. Le film prend alors une tournure plus fantastique, ne laissant transparaître aucun indice sur la réalité tangible de l'Etranger. S'agit-il d'un ange-gardien aux méthodes quelques peu extrêmes, d'un fantôme revenu d'entre les morts, ou d'un démon venu sur terre pour chercher les âmes pêcheresses du village tout entier ? Si la fin du film ne nous donne pas de véritable explication, la solution la plus plausible serait celle du fantôme. D'ailleurs, le traitement de l'apparition/disparition du héros n'est pas sans rappeler celui des personnages fantastiques dans les films du même genre. Ainsi arrive-t-il, des les premières secondes du film, dans une sorte de brûme de chaleur, lui conférant dès lors un côté intangible. Mais la preuve la plus évidente de son appartenance au surnaturel est sûrement l'utilisation du hors champs lors des deux confrontations du héros avec les bandits. N'apparaissant pratiquement jamais dans le champ - et si c'est le cas jamais entièrement dans le plan, sinon dans l'obscurité - Eastwood semble être partout et nulle part à la fois. Cette utilisation du hors-champ, fréquemment employé dans les films fantastiques depuis La Féline de Jacques tourneur à l'Alien de Ridley Scott, en fait le chasseur qui a l'avantage sur sa proie. Invisible, intouchable, il s'impose comme maître de la scène et de l'action. Et comme toujours au cinéma, celui qui maîtrisera le hors-champ sortira seul vainqueur du combat.
Ainsi l'Etranger entraîne-t-il ses proies dans un enfer dont la ville ravagée par le feu, peinte en rouge et rebaptisée "Hell" en sont les signes avant-coureurs. Le Fantôme des erreurs passées a maintenant étanché sa soif de vengeance, et la vérité nous est dévoilée dans un décor final apocalyptique. Le final, qui n'est pas sans faire penser à des scènes quasi-identiques dans les films de guerre, semble même annoncer les scènes finales d'Apocalypse Now de F.F. Coppola de 1979, ou encore du Full Metal Jacket de Stanley Kubrick réalisé en 1987. Ce qui permet de s'interroger sur la portée politique du film d'Eastwood. Il faut rappeler que L'Homme des Hautes Plaines sort sur les écrans en 1972, date à laquelle les Etats-Unis sont encore embourbés dans une guerre du Vietnam interminable. À travers ce western, ne peut-on pas voir une lecture métaphorique témoignant du traumatisme des milliers soldats envoyés au Vietnam pour servir de chair à canon dans une guerre perdue d'avance ? Les fantômes du passé revenus hanter les villageois, ne sont-ils pas une allégorie rappelant au peuple américain et à son gouvernement le sang qu'ils ont sur les mains, et sur lequel s'est bâtie la réputation de la nation américaine (du massacre des natifs américains aux guerres plus récentes et encore d'actualité), une nation qui s'est rendue coupable des pires exactions pour son profit personnel, et qui doit maintenant assumer ses actes et ses erreurs passées ? En ce sens, la fin du film appellerait les américains à faire le deuil de leurs démons antérieurs et à mettre un terme au conflit. À l'image d'un nom enfin gravé sur une tombe, il leur faudrait maintenant rendre hommage aux hommes tombés au combat, et sur les cendres de l'ancienne ville, de l'ancienne nation encore maculée du sang des innocents, en reconstruire une nouvelle, épurée de toutes souillures.
Si tant est que l'on puisse voir dans L'Homme des Hautes Plaines une lecture politique engagée de la part du réalisateur, il est certain qu'un film seul n'aura jamais décidé de la fin d'un conflit. Toujours est-il que le film de Clint Eastwood précède d'un an les accords de Paris appelant au retrait des troupes américaines, marquant ainsi la fin du plus grand fiasco des Etats-Unis. Simple western crépusculaire, essai fantastique ou encore film engagé, les lectures de L'Homme des Hautes Plaines sont multiples. Une chose est sûre cependant, c'est que ce film, par la qualité de son scénario et de sa réalisation, aura marqué son temps et en fait encore aujourd'hui l'un des chef-d'œuvres du genre.
4 février L'Ami Palestinien ne viendra plus…Pour un seul de mes deux yeux,
Les propos qui suivent sont des pensées personnelles. Je ne veux heurter personne en prenant parti pour l'un ou l'autre des deux camps (et à vrai dire, il est même .prétentieux de ma part de l'envisager, étant donné que sûrement peu de personnes liront ce billet). Mais en allant voir le film du réalisateur israélien ce soir, il m'est apparu que, derrière un simple film documentaire qui prend parfois la forme combative d'un doc de Michael Moore, Avi Mograbi réussit à pointer du doigt l'absurdité du conflit israélo-palestinien, mieux que quiconque ne l'aurait fait.
3 Février 2006 Pour un seul de mes deux yeux se divise en trois types de séquences : - Les séquences en plans fixes du réalisateur lui-même, lors de conversations téléphoniques avec un ami palestinien désespéré, et dont on ne saura jamais l'identité. Si l'on peut se demander dans un premier temps quelle est l'utilité de se filmer soi-même, on comprends vite, par l'intensité et la gravité des propos exprimés, le sentiment de nécessité de la part du réalisateur de garder une trace de ces discussions, comme témoignage d'une interview impossible en face à face, à cause d'un rempart grillagé séparant l'état d'Israël de la Palestine, et qui n'aura d'autre possibilité que de se faire à distance, renforçant ainsi les images d'extérieur. - Les images "sur le terrain" justement, qui décident de montrer la réalité d'un enlisement dans le conflit entre israëliens et palestiniens, du fait que chaque côté ne peut, ou plutôt ne veut comprendre les problèmes des autres. Si la manière de filmer, caméra à l'épaule et images prises sur le vif, sert bien l'effet de réalisme et contraste parfaitement avec les images de la conversation téléphonique (où le conflit n'est plus sur le terrain, mais bien dans nos consciences), l'effet, poussé à l'extrême, est parfois pénible pour le regard et dessert alors quelque peu le propos, le spectateur étant plus occuper à calmer ses nausées qu'à prêter attention au film. - Les séquences méditatives concernant deux grands mythes juifs, transmis ici aux jeunes générations : ceux de Samson, héros à la force "échevelée" (ou tirée par les cheveux, comme vous préfèrerez) qui sauva son peuple en entraînant des milliers d'ennemis dans sa mort, et celui de Massada, où les derniers zélotes, encerclés par les romains, préférèrent se donner la mort plutôt que d'être asservis par leurs ennemis. Mais ces mythes sont-ils si louables qu'ils n'y paraissent ? Ici, la caméra s'attarde sur les visages des jeunes et des moins jeunes, les laisse s'exprimer, respecte le point de vue de chacun, tout comme elle respecte celui des anciens, qui ont connus d'autres souffrances et d'horribles persécutions, il n'y a pas si longtemps, et qui ont maintenant pour devoir de transmettre leur savoir. Le démantèlement de ces mythes se fera de lui-même.
D'autres séquences viennent compléter le film, bien sûr. Mais, tout en se faisant écho, ces différentes images nous délivrent un message dont le sens ne sera jamais dit à voix haute. Ce message, c'est celui de l'absurdité de la situation qui oppose encore aujourd'hui palestiniens et israëliens, qui n'ont finalement qu'un rêve commun: vivre libre.
Ainsi, que penser de ces scènes où, enclavés derrière ce mur grillagé, des palestiniens ne peuvent passer traverser une frontière qui n'a pas de raison d'être, séparant familles, amis, empêchant même les malades de pouvoir se faire soigner dans un hôpital proche ? Mis en relation avec les explications des guides du site de Massada, où ceux-ci nous racontent comment les romains dressèrent une enceinte autour de la falaise pour mieux faire le siège de la cité et attendre la reddition des juifs zélotes, avant de les condamner probablement à l'esclavage ; les appels de détresse des palestiniens, souffrant une vie de misère, dénonçant l'entrave de l'armée israélienne qui retarde l'ouverture des grilles et semble prendre un malin plaisir à voir cette population piétiner sous le soleil, se retrouvant ainsi "emprisonnée", ne nous semblent pas si éloignés du sentiment de désespoir de ce peuple juif voué au suicide collectif… D'ailleurs, les propos d'un palestinien "puni" par les soldats israélien pour s'être retourné, exprime bien ce sentiment de soumission, d'humiliation, voir d'esclavage inacceptable que subit son peuple, tout comme craignaient de le subir les derniers juifs de la cité zélote face à l'envahisseur romains. Que reste-t-il comme solution à chacun d'entre eux, face au désespoir de voir sa vie anéantie, brisée, opprimée ? Quand les guides demandent aux jeunes touristes israëliens ce qu'ils auraient fait s'ils avaient été à la place de leurs ancêtres, ceux-ci choisissent en majorité le combat, plutôt que le suicide. Alors que d'autres adulent ces zélotes qui ont préféré tuer femmes et enfants et proférer des crimes plutôt que de donner aux romains le plaisir de les voir assujettis, la jeune génération pourra-t-elle comprendre que dans une même situation, les palestiniens choisiraient eux aussi les armes plutôt que de voir leur liberté s'amoindrir de jours en jour ?
Une fois de plus, je le rappelle, je ne tiens en aucun cas à justifier ni la guerre, ni les attentats palestiniens. Mais ce héros qu'était Samson et que certains idolâtrent à l'extrême, n'était-il pas l'un des premiers kamikazes de l'histoire ? En détruisant le temple des philistins, lors d'une dernière prière à son dieu porteuse d'un message de vengeance, n'a-t-il pas fait autant de victimes que les attentats suicides d'aujourd'hui n'en font ? Les actes de Samson, agissant par désespoir, peuvent-ils être justifiés si ceux des palestiniens terroristes ne le sont pas ? Si les israéliens ont le courage et le mérite d'une volonté de conserver les souvenirs des souffrances de leur peuple, et accomplissent ainsi pleinement leur devoir de mémoire, n'est-il pas regrettable qu'il ne mettent pas autant d'efficacité à essayer de comprendre les souffrances d'un peuple qui se retrouve à son tour aujourd'hui dans la situation de victime ?
Des images d'une fête viennent un moment éclairer le film d'une lumière noire. On voudrait chanter, danser avec ces gens qui semblent s'amuser, mais on déchante vite, lorsque l'on comprend, trop tard, que cette fête n'a rien d'une ode à l'amour, mais qu'il s'agit d'une manifestation en l'honneur d'une communauté de juifs fascistes dont l'hymne reprend les dernières paroles belliqueuses de Samson. Cette séquence nous plonge dans le désarroi, l'incompréhension et, comme un écho, les propos suicidaires du correspondant palestinien du réalisateur finissent par nous achever. Toutes les guerres sont perdues d'avance. Quel que soit le camp choisi, il n'y aura jamais de vainqueur.
"Où sont les romains aujourd'hui ?", demande un professeur israélien à ses jeunes élèves vers la fin du film, en haut de la forteresse de Massada. "Vous ne les trouverez pas ici, mais dans les livres d'histoire". Permettez-moi de douter, monsieur le professeur, que l'ennemi soit parti. Peut-être n'est-t-il plus romain, mais il n'a jamais cessé d'exister. Il est resté tapi, dans l'ombre, attendant son heure, et il attaque quand on s'y attend le moins, profitant de nos moindre faux pas pour nous assaillir. Il a juste changé de visage, pour que nous ne le reconnaissions pas quand nous l'avons en face de nous. Et le pire, c'est qu'aucun grillage, aucun mur, aucun rideau de fer ou de pierre ne pourra jamais l'empêcher de commettre les pires atrocités, car cet ennemi réside en chacun de nous : c'est nous-même. Celui dont nous croisons le reflet chaque matin, dans la glace, et qui, au lieu de chercher à œuvrer en faveur de la paix, choisit de laisser les choses empirer, jusqu'à l'inéluctable.
En réalisant ce film, Avi Mograbi nous prouve qu'il est possible de vaincre cet ennemi intérieur. La séquence où le réalisateur se met en colère contre les soldats de son propre gouvernement et qui empêchent le passage d'écoliers palestiniens innocents de l'autre côté du barrage, est un bel exemple de bravoure et de lutte contre ce "racisme ordinaire". Et plus qu'une dédicace aux propres enfants du réalisateur, qui refusent de prendre les armes pour tuer leurs voisins, le film est à dédier à tous les israéliens et palestiniens qui, hier, aujourd'hui et demain, ont su, savent et sauront regarder au-delà de leurs différences pour se prendre par la main et construire ensemble un monde meilleur. Un monde de paix…
· À voir aussi : Free Zone et Kedma d'Amos Gitaï, La Fiancée Syrienne d'Eiran Riklis, Fahrenheit 9/11 de Michael Moore. 2 février "Nous n'avons pas les mêmes valeurs…"Lifeboat, d'Alfred Hitchcock (1943)
Ceux qui ne démordent plus de la série dramatique Lost devraient facilement se laisser séduire par ce petit bijou en noir et blanc. C'est en effet le même principe, celui de la survie d'un groupe de rescapés, que le Maître nous propose dans Lifeboat, un peu plus de 60 ans avant J.J. Abrahams, et sur des facteurs de temps, d'espace et d'action bien plus courts.
1er février 2006
Lifeboat pourrait s'apparenter à une tragédie classique, tant les 3 unités y sont réduites : - Le lieu d'abord, un canot de sauvetage, perdu au beau milieu de l'océan. Rescapés d'un naufrage après le torpillage de leur bateau par un sous-marin nazi, une demi-douzaine d'américains issus de milieux différents, va se retrouver embarquée dans la même galère. - Le temps ensuite. Ici, il ne dépasse guère une dizaine de jours, peut-être moins. Pourtant, le calvaire de ces hommes et de ces femmes est si long, et parsemé de tant de retournements de situations, que leur dérive semble durer une éternité. - Enfin l'action, autrement dit l'intrigue, si elle concerne bien la survie de ces naufragés, se complique un peu lorsque, parmi les débris, ceux-ci récupèrent par hasard un officier allemand, réchappé de son sous-marin, coulé lui aussi. Dès lors, la survie n'est plus seulement physique, mais aussi morale, et chacun, en plus de se confronter aux autres, devra aussi se confronter à lui-même, à ses préjugés, ses convictions et ses valeurs morales, pour ne pas succomber à la facilité. Ainsi, la néo-bourgeoise devra-t-elle sacrifier tout ce qu'elle a durement acquis, pour sauver l'équipage, et les hommes les plus endurcis devront résister à l'envie d'envoyer par le fond le militaire nazi, sans autre forme de procès, et parviendront même à lui trouver pour un temps une fonction assez inattendue à bord de leur embarcation de fortune. Pourtant, on connaît les goûts politiques d'Hitchcock, et la fin du film, si elle reste amère, comme souvent, ne nous surprendra pas.
Pour en revenir à Lost, on découvre au fur et à mesure du film des situations qui ne sont pas sans nous rappeler la série d'ABC. Si l'histoire ne se déroule pas sur une île, mais sur une simple barque, elle y gagne une crédibilité dans les faits, ainsi qu'un resserrement de l'action intéressant (mais aurait-on vraiment pu faire une série sur un simple canot de sauvetage
Il est intéressant de noter l'importance qu'Alfred Hitchcock accorde aux pieds dans ce film. Dans ce lieu ou toute déambulation (physique, sous-entend) est impossible, et alors même que l'un des passagers se voit privé de l'utilisation d'un des siens, plusieurs gros plans de pieds et de chaussures interviennent, dévoilant parfois les sentiments des personnages. On s'amusera d'ailleurs à répertorier les différentes utilisations que les naufragés feront de la "chaussure en trop", lacet y compris, en en faisant ainsi un réel outil de survie plus indispensable qu'un couteau suisse…
En conclusion, Lifeboat est dans l'œuvre d'Hitchcock un film fondateur. En ce sens, il se rapproche beaucoup de La Chevauchée Fantastique de John Ford, où comment, au delà de leurs différences sociales et morales, des personnes que tout oppose vont, en se retrouvant à égalité face au danger, s'unir pour survivre, et permettre ainsi la naissance non d'une nation, mais d'une conscience de communauté salutaire. Dommage qu'ici, ce raisonnement ne soit qu'unilatéral et monochrome, que les personnages ne soient pas plus fouillés et plus complexes, comme ils le sont dans Lost, et que le Maître ait ainsi permis (parmi tant d'autres) d'ouvrir la voie à un courant de pensée américain ("Nous sommes les gentils, les méchants doivent être punis" ; "Il n'y a que le Bien et le mal, aucun entre-deux n'est possible" ou encore "Les Américains vont sauver le monde à eux seuls, vous verrez…") auxquels de nombreux cinéastes, comme Emmerich, succombent trop facilement. Malheureusement, il faut croire que certains présidents regardent un peu trop ce genre de films, et prennent trop souvent la fiction pour la réalité…
· À noter : sortie d'une version collector double DVD du film, le 4 janvier 2006,
· À voir aussi : La Chevauchée Fantastique ; Lost… 8 novembre Tous les Cow-Boys ne s'appellent pas Eastwood…Django, de Sergio Corbucci (1966)
Il y a des films, comme ça, qui vous marquent à vie. Qui vous poursuivent.
7 Novembre 2005
Il y a dix ans, peut-être plus, une nuit que je regardais secrètement la télévision, je suis tombé en zappant au hasard sur un vieux western. Un cimetière à l'abandon, un homme seul, aux mains ensanglantées, un pistolet qu'il ne peut plus tenir... Une horde de méchants, le chien du pistolet relevé et une fusillade improbable. Cette scène m'avait fortement impressionnée, d'autant plus qu'il s'agissait de la séquence finale d'un film dont je ne savais rien. À l'époque, j'étais passé maître dans l'art de finir des films dont je n'avais même pas vu le début et inversement, et ces plaisirs souvent nocturnes m'ont plus que tout donné l'amour du cinéma, ce besoin de retrouver de vieux films d'après quelques vagues souvenirs.
Depuis cette époque, j'ai grandi, passant une bonne part de mon temps à regarder d'autres films, d'autres westerns aussi. J'ai découvert de nombreux classiques du genre, notamment les «Westerns Spaghetti», bien souvent jugés inférieurs, mais qui restent à mes yeux parmi les meilleurs westerns qui soient pour certains. J'y ai alors trouvé une icône, un visage. Ce visage, c'était celui, mystérieux, de Clint Eastwood, caché sous un chapeau qu'il relevait sombrement d'un geste de la tête froid et interminable, laissant découvrir son regard d'acier, un cigare à la bouche, le tout accompagné de son célèbre poncho et de ses bottes poussiéreuses. Et ce visage m'a tellement marqué, qu'il a réveillé en moi ce souvenir endormi du cow-boy solitaire, disloqué, perdu dans son cimetière. Peut-être étais-je trop naïf encore pour croire que tous les cow-boys s'appelaient Eastwood (j'apprendrai plus tard que certains s'appelaient Wayne), toujours est-il que pour moi, cela ne faisait plus aucun doute : Cet homme mal rasé, désabusé, sanguinolent, ne pouvait être autre que ce bon vieux Clint ! Pendant les années qui suivirent, je me mis frénétiquement à rechercher tous les westerns que l'acteur ait pu tourner, les regardant en cassette, en DVD ou à la télévision, et pestant de toutes mes forces quand il m'arrivait d'en rater un, que je n'aurais sûrement pas l'occasion de revoir avant de nombreuses années. Mes recherches progressaient, lentement, mais sûrement, éliminant un à un les films avec Clint qui n'étaient pas LE western de mon enfance. Tout allait pour le mieux… Jusqu'à ce que ce soir, je ne sois obligé de faire table rase de mes préjugés et de mes convictions les plus fortes. Tout s'écroulait comme un château de carte, comme un fort s'effondre sur ses fondations…
Au cours de ces années pourtant, j'aurais dû me douter que quelque chose clochait. À force de regarder tous ces westerns… Tiens, Clint Eastwood ne joue pas dans celui-là… C'est possible, ça ? Et puis vint un jour, à la projection d'un western moderne, ou même devrais-je dire d'anticipation, avec machines destructrices, voyages dans le temps, traversée du désert et usine d'acier en fusion à la clé… Après la projection, je discutais du film avec un ancien professeur de cinéma que j'admirai beaucoup pour ses discours passionnés sur le Septième Art, et je lui dis que l'œuvre que nous venions de voir portait pour moi, dans son traitement des scènes de violence, la marque de Peckinpah, et notamment de son Wild Bunch. Ce à quoi il me répondit le plus naturellement du monde que le troisième volet de ce film de S.F. se référait pour sa part à un autre western du nom de Django. Djan… Qui ? Connais pas, balbutiais-je, un peu honteux d'avoir si peu de culture, mais intéressé de découvrir ce nouveau film. "Mais si, renchérit-il ! Le cercueil qu'il traîne partout avec lui et ce qu'il y cache (désolé, mais le supplice de Pandore était trop tentant, je vous laisse voir le film pour découvrir la réponse !), on retrouve exactement les mêmes éléments que dans Django !" Le maître ayant une fois de plus dépassé l'élève et pas plus avancé pour un sou, je quittai mon professeur après un inoubliable week-end cinématographiquement riche, et quelques films en plus dans ma liste déjà longue de ceux à découvrir.
L'anecdote aurait pu être des plus banales, si ce titre n'était pas reparu plusieurs fois au long de ma morne existence d'aventurier à la recherche du film perdu, comme un phare déchire la nuit et le brouillard pour guider les marins vers le port salut. Ainsi, ai-je recroisé ce titre à de nombreuses reprises, bien souvent dans des magasins de vidéo, ou même chez des marchands de journaux qui vendent aussi ces magasines souvent accompagnés de DVD dont on pense qu'ils sont des navets, surtout lorsqu'ils sont vendus par deux pour un prix moyen, mais dont on ne soupçonne jamais la richesse et l'intérêt. Ces magasines qu'on regarde avec envie, mais qu'on n'achète jamais, finissant toujours par le regretter… Et puis, il y a quelques jours, alors qu'à mon habitude, je m'abandonnais à déshabiller du regard toutes les étagères DVD d'un grand magasin à vocation culturelle, mes yeux s'arrêtèrent avec envie sur les formes voluptueuses du rayon Western, et plus particulièrement vers la plus fine de ces créatures, dont la jaquette aussi mince qu'élancée laissait à peine entrevoir le nom de cette œuvre sublime. Tiens tiens tiens… Django… Oui, Django, le film dont m'avais parlé quelques mois plus tôt mon ancien professeur, et qui avait tant retenu mon attention. Comme à l'accoutumée, j'admirai cette jolie rondelle, avant que mes yeux ne découvrent le prix qu'allait me coûter cette pièce de collection. Le bras tremblant, je reposais alors dans un geste incertain et plein de remord cette poupée au milieu de ses sœurs. Depuis ce jour, mes nuits ne furent plus hantées que par ses cris qui hurlaient "Prends-moi ! Achète-moi !" Je ne voyais plus qu'elle, et quand je me promenais dans un autre magasin, chaque DVD que j'apercevais semblait être celui de ma folie. Pour mettre fin à cette malédiction, je me précipitai de nouveau vers le rayon de l'Ouest lointain, espérant un miracle, mais non ! Son prix n'avait pas baissé… Et que fallait-il attendre pour qu'il monta au lieu de descendre…
Finalement, je ne pus résister plus longtemps. Je me procurai rapidement le film en question, et le soir même, je visionnai cette œuvre dont on m'avait dit tant de bien…
· À noter : réédition du DVD de Django, dans la collection "Les Introuvables",
· À voir aussi : Le Garde du Corps, d'Akira Kurosawa, Pour une poignée de dollars, de Sergio Leone., La Horde Sauvage, de Sam Peckinpah. |
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